DISCOURS PRONONCÉ PAR JEAN-CLAUDE VAN CAUWENBERGHE – PRÉSIDENT DU BOIS DU CAZIER lors des Commémorations du 8 août 2026.

DISCOURS PRONONCÉ PAR JEAN-CLAUDE VAN CAUWENBERGHE

PRÉSIDENT DU BOIS DU CAZIER

lors des Commémorations du 8 août 2026

« Les longs souvenirs font les grands peuples » a écrit l’historien français Montalembert.
Soyons donc fiers, 70 ans après la catastrophe de Marcinelle d’être encore, ce matin, si
nombreux à ce rendez-vous du souvenir.
Je tiens à exprimer, au nom du Conseil d’administration du Bois du Cazier, toute notre
gratitude aux autorités italiennes, belges et à tous les représentants des pays dont des
victimes étaient originaires.
Merci aux responsables politiques, économiques, sociaux, culturels, de tout niveau et de
tout horizon, aux associations d’anciens mineurs et, en particulier, aux familles pour leur
présence fidèle et réconfortante.
Le matin du 8 août 1956, « les fumées, les fantasques fumées, les merveilleuses fumées »,
décrites avec ce lyrisme par Jules Destrée n’étaient plus ce jour-là dans le ciel synonymes de
travail et de vie, mais les prémisses d’un drame humain sans précédent.
Et de fait, à des centaines de mètres sous nos pieds, la terre allait se refermer sur 262
hommes descendus, comme chaque matin, gagner leur pain et bâtir, pour nous, un monde
meilleur.
Ils s’appelaient Francesco, Gregory, Nikolaos, Reinhold, Ammar, Jan, Oscar… Ils étaient
italiens, polonais, grecs, allemands, algériens, hongrois, français, Anglais, Néerlandais, Russe,
ukrainien et belges, de Flandre et de Wallonie.
Des mineurs, réunis dans les entrailles de la terre par un travail ingrat, un travail si
dangereux que beaucoup ne voulaient plus accomplir. Des mineurs, finalement unis dans
une même agonie et unis dans une même mort tragique.
Permettez-moi d’évoquer deux souvenirs personnels.
À l’époque de la catastrophe, j’avais 12 ans et maman, infirmière à l’Hôpital civil de
Charleroi, avait été mobilisée dans l’équipe chargée de faire la toilette des corps remontés
du fond du puits. Elle en faisait le récit à mon père le soir à la table familiale, et rien
n’échappait à mes jeunes oreilles. Mes parents disparus, tout comme mon grand-père
mineur, ce récit me poursuit encore aujourd’hui.
L’autre souvenir est ce journal local rapporté par mon père à la maison. On y voyait en
première page, à la une, la photographie dramatique de ces familles devant les grilles
fermées du charbonnage, les mains accrochées aux barreaux, le cœur serré, le regard
marqué par l’angoisse…
Ce furent 15 jours de fol espoir, de cris, de larmes, de souffrance auxquels un sauveteur
remonté de l’enfer mit un terme.

Il y mit fin par deux mots terribles prononcés dans sa langue, et entrés dans l’histoire :
« Tutti cadaveri » !
L’espoir des familles fut brisé, terrassé, anéanti par ces paroles sans appel, claquant comme
une sentence.
Seuls 13 survivants échapperont à l’enfer. Les victimes, au nombre de 262, laisseront près de
200 veuves et plus de 400 orphelins qui ne connaîtront plus jamais l’affection d’un mari,
d’un père, d’un frère. Autant de familles qui endureront des lendemains difficiles.

Le temps qui passe, ne peut devenir un temps qui efface !
Le devoir de mémoire n’est pas qu’une formule protocolaire prononcée une fois l’an, en
grande pompe. C’est un engagement permanent que celui de continuer à se souvenir.

Dans les mois qui suivirent la catastrophe, le tsunami de tristesse n’empêcha pas dès avril
1957 la reprise des activités minières.
Selon le plan d’assainissement du secteur charbonnier établi par la CECA (la Communauté
européenne du Charbon et de l’Acier), la mine aurait dû cesser ses activités en janvier 1961.
Mais devant la contestation virulente de cette décision, tant par la direction que par les
travailleurs qui entamèrent même une grève au finish au fond du puits, les autorités belges
et européennes n’osèrent pas toucher à ce symbole qu’était devenu le Bois du Cazier, et lui
accorderont un sursis.
Mais au grand désespoir des derniers mineurs, en décembre 1967 le charbonnage fermait
définitivement ses portes.
Il s’ensuivit une longue et triste agonie pour le site.
Dépouillé, désertifié, squelettique, abandonné, seuls les enfants du quartier en firent, non
sans danger, leur terrain d’aventures improvisé.
Le site du Bois du Cazier était entré dans la nuit noire de l’oubli…
Je ne m’étendrai pas sur ce qu’il a fallu de volonté, de détermination, d’obstination même,
de la part d’anciens mineurs, des syndicats, d’associations citoyennes, relayés finalement par
les autorités publiques, pour que le lieu puisse renaître de ses cendres.
Classé monument historique en 1990, acquis en 1998 par la Région wallonne, le site fut
réhabilité et ouvert au public en mars 2002.
Après des combats âpres et des démarches multiples, l’attachement au site, et à ce qu’il
représentait, l’avait finalement emporté.
L’amour finit toujours par triompher. C’était l’amour de notre terroir, l’amour de notre
histoire, de nos martyrs, de notre fier passé ouvrier.
Pour ce sauvetage et cette réhabilitation, à la fois physique et morale, l’Europe, la Région
wallonne et la Ville de Charleroi firent leur devoir.

Que grâce leur soit rendue. Sans eux rien n’aurait été possible.
Et d’un champ de ruines put ainsi naître en 2002 – nous célèbrerons l’an prochain ses 25 ans
d’existence – ce lieu symbolique avec sa triple vocation de mémorial de la catastrophe, de
musée de l’épopée industrielle de la région et de lieu de culture.
Inscrit sur la liste du Patrimoine mondial par l’Unesco, labellisé par l’Union européenne,
reconnu Site de Conscience, le Bois du Cazier côtoie désormais des lieux du monde les plus
emblématiques et prestigieux les uns que les autres.
Chaque année, avec ferveur, selon un rite immuable nous honorons nos disparus à qui nous
sommes même parvenus pour certains d’entre eux, restés jusqu’ici « inconnus », à leur
redonner une identité permettant aux familles d’enfin faire leur deuil.
Puis-je pour conclure attirer votre attention sur le fait qu’aujourd’hui, après 70 ans, nous
affrontons une nouvelle épreuve ?
Les derniers rescapés nous quittent malheureusement les uns après les autres. Les veuves
de 1956 qui ont porté seules le deuil et l’éducation de leurs enfants s’éteignent aussi
inexorablement. Notre directrice Colette Ista a rencontré avec émotion à Manoppello une
des dernières veuves encore en vie, âgée de 92 ans.
Bientôt plus aucune Gueule noire, en habit de travail et arborant fièrement sa lampe, ne
sera à nos côtés
Disparaîtra alors une forme irremplaçable de témoignage vécu. Disparaîtront des visages,
des regards, des voix que nous avons longtemps côtoyés.
À vous les jeunes générations qui nous écoutez, qui n’avez pas connu le grincement des
châssis à molettes, ni respiré cette poussière de charbon qui plombait le Pays Noir, cette
histoire qui appartient à notre patrimoine commun, c’est aussi votre histoire. Celle de vos
parents. Ce sont vos racines.
Soyez fiers de cet héritage. Apprenez-le, enrichissez-le et racontez-le, prenant notre relais et
celui des familles.
La mémoire n’est pas un héritage qui se conserve dans une vitrine ou se confine dans un
livre. Le devoir de mémoire n’est pas seulement un regard porté vers hier, il est aussi une
responsabilité envers demain.
« La mémoire, a écrit Simone Veil, n’est pas seulement un devoir, c’est aussi une
espérance. » Cette espérance c’est la lumière que nous transmettons à ceux qui construiront
l’avenir.
Mais n’oublions jamais que le souvenir est une flamme, une flamme qui ne reste vivante que
si chaque génération accepte, à son tour, d’en porter fièrement le flambeau.

Jean-Claude Van Cauwenberghe